Rita Benjelloun

Associée Restaurant le Fence

” Entreprendre, c’est apprendre à danser sous la pluie “


Parlez-nous de vous, de vos origines…

Je suis née à Casablanca, ce joyeux tumulte qui vous imprègne à jamais ! Je sens son empreinte particulière, ses bruits, ses odeurs, son danger et ses contrastes uniques. Je l’ai dans la peau. Je l’ai quittée, dès l’obtention du bac, pour y retourner en 2012, après avoir vécu une décennie en Côte d’Azur et à Paris.

Un mot sur vos études…

Prépa HEC & Master en Ecole de Commerce. J’ai choisi instinctivement la voie des business makers pour des raisons toutes autres que le business. Curieuse insatiable, une fois le bac en poche, je voulais poursuivre une formation généraliste. Je voulais surtout continuer à étudier la philosophie, tout en gardant un parcours adapté à l’entreprenariat. Je voulais aussi tester mon réel potentiel et dépasser ma capacité de travail. La prépa HEC m’a permis de «casser» mon système de réflexion pour le reconstruire de façon plus consciente et structurée.

Que retenez-vous de votre expérience dans le salariat ?

Mes premières expériences ont eu lieu, dans les médias, en France. J’ai commencé ma carrière au sein du groupe TF1. Le poste que j’occupais était excellent pour apprendre les techniques d’une grande régie télé, mais la marge de progression était limitée. Je me suis donc redirigée vers la radio à Cannes… un environnement dynamique et des plus humains. Quelques années plus tard, j’ai fait le choix de voir plus grand et de repartir à Paris pour travailler chez Carat qui figure dans le top 3 des agences médias internationales. La crise de 2008 m’a coûté ce travail que je n’ai pas regretté trop longtemps. J’ai rebondi au sein de la cellule TV de NRJ Group dans un contexte marqué par le lancement des chaînes TNT, dont NRJ12. Ce fût le début d’une aventure excitante, extrêmement gratifiante, et les prémisses de mon projet d’entreprendre. J’aime travailler en entreprise et avoir une belle diversité de collaborateurs. Ces années m’ont laissé un agréable souvenir. Mon profil a toujours été apprécié à l’étranger. J’ai toujours vu mon origine comme un avantage qui me différentie du lot, et c’est ainsi qu’on l’a toujours perçu.

Pourquoi avoir décidé de se lancer dans l’entrepreneuriat ?

Je suis issue d’une lignée de femmes indépendantes qui ne fléchissent pas devant les obstacles. Il est vrai que notre culture ne prône pas tellement l’entreprenariat féminin. Ce n’est pas ce à quoi sont destinées généralement les jeunes filles. Les icônes féminines manquent cruellement dans ce domaine. Le champ des possibles est infini dans notre société car elle s’ouvre à peine à ses femmes. Mais c’est à nous de prendre notre place, personne ne nous la donnera. Il faut se montrer plus fortes, plus unies, plus travailleuses et plus humaines.

Du plus loin que je m’en souvienne, je n’ai jamais pu envisager une vie simple qui ne soit pas une grande aventure semée d’embuches et de grandes réalisations.

J’ai compris en quelques années de salariat, que le seul fait d’avoir une vision et de développer un projet était une source d’énergie inépuisable. Je ne pouvais plus me résoudre à exécuter des tâches confinées dans une chaîne de process. L’entreprenariat a toujours germé en moi… la vraie décision à prendre, c’était quand ? Chez NRJ, j’ai compris que j’étais prête à faire face à l’inconnu, je voulais me lancer avant mes 30 ans. A 27 ans, je quitte le glam de ma vie parisienne, pour m’engager dans le tumulte casablancais du créateur d’entreprise.

Comment vous est venue l’idée de créer le FENCE ?

Lors d’un trajet pour un week-end en Bretagne. C’était plus qu’une idée de business, une sorte d’intuition sur la direction à prendre, la première étape d’une vision. Depuis la seconde où je l’ai envisagé, je ne pensais plus à rien d’autre. J’ai commencé à créer la carte du restaurant à Paris, avant même de déposer mon préavis. Je n’ai pas hésité une seule seconde à plaquer une vie sereine et prometteuse pour plonger dans l’inconnu.

 

Pourquoi être revenue au Maroc ?

Le Maroc, c’était l’évidence. Le Maroc répondait à mes exigences à la fois business et personnelles. D’un côté, le budget et le marché de la restauration étaient très attractifs à Casablanca. Peu de concepts novateurs, peu de concurrence et une demande grandissante.

J’avais cette envie de vivre ce challenge entourée des siens et illusion de se lancer dans un environnement que l’on croit, à tord, maîtriser. Au final, j’ai vérifié l’adage qui dit que le soutien vient des personnes que l’on ne soupçonnait pas.

Parcours du créateur d’entreprise au Maroc ?

Ce fut le parcours du combattant. Sérieusement, les banques et administrations marocaines ont le don de tester votre motivation de la façon la plus créative. Je n’ai rien lâché, au contraire, je voyais la petite fassia de Lyautey à la darija hasardeuse, peu à peu faire sa place auprès des fonctionnaires, des ouvriers, des autorités… Au début, on a l’impression de se battre contre des moulins à vent, on prend mal les choses, on juge et critique le manque de productivité… puis on craque. Après un court passage à vide, on s’en relève plus fort, prêt à composer avec la réalité marocaine pour avancer.

S’associer pour lancer son projet, une bonne ou mauvaise idée ?

A l’origine, nous étions trois amis proches qui se sont connus à Paris. L’un des associés et moi travaillions ensemble chez NRJ. Notre vision du projet était très similaire et notre savoir-faire complémentaire. Nous avions la volonté de créer un lieu de vie, bien plus qu’un restaurant, il s’agissait d’offrir une plateforme d’échanges réunissant tous les modes d’expression, culinaire, musical, artistique, digital, visuel, littéraire… du moment que le message rassemble et unit.

Après plusieurs belles années de succès, l’illusion prend fin suite à un problème avec notre troisième associé. Je me suis pris une grande claque de vérité. De pertes en déceptions, matérielles et humaines, j’ai choisi de ne voir que le voile de l’illusion qui se levait et d’y puiser la force pour vaincre. C’est à la fois la période la plus sombre et la plus lumineuse de ma vie.

Nous avons mené deux années à nous battre pour maintenir le restaurant en vie contre l’envie destructrice de notre adversaire. On a bravé les rires malveillants, la fausse compassion, les tribunaux, les failles du système… en s’en sortant plus forts, sereins et unis.

Je me suis découverte une résilience et une combativité infinie, ponctuées par l’amour et la compassion. Aujourd’hui la peur ne m’effraie plus, j’ai conscience d’avoir tout en moi pour relever les défis de la vie.

En quoi consiste l’acte d’entreprendre pour vous ?

C’est apprendre à danser sous la pluie ! Je fais partie de ceux qui sont fascinés par le grand vide ou l’inconnu si vous préférez… Pour être entrepreneur, le conseil que je donne, c’est d’accepter l’insécurité, le questionnement, la critique et transformer tout ce qui fait peur en force. Les femmes marocaines savent le faire et le font tous les jours dans notre société. Nous manquons seulement de modèles qui nous prouvent que c’est à notre portée. Il faut y croire, envers et contre tous, mesurer le risque, apprivoiser ses peurs et surtout celles d’un entourage trop frileux.

Entreprendre, c’est trouver l’équilibre entre déléguer et compenser le manque de productivité de certains. Gérer l’humain, est la partie la plus ardue à mon sens. Le management qu’on m’a appris en Business School est inadapté, il faut composer entre fermeté et indulgence. Cela s’apprend par l’expérience. Il faut se résoudre à ce que tout succès est une question de cycle et penser à l’innovation.

Comment vous êtes-vous retrouvée chef exécutif de votre restaurant ?

J’y étais prédestinée en quelque sorte. J’ai conçu toutes les recettes de notre carte car je ne voulais pas être dépendante d’un chef de cuisine. J’ai pris les commandes après l’épisode classique du chef qui se fait débaucher pour l’ouverture d’une enseigne qui se dit « concurrente ». La nécessité a fait place à cette addiction à transformer l’énergie créative d’un plat en bonheur pour les sens. Il n’y a pas plus gratifiant que de voir le plat que vous avez élaboré se faire déguster par un client satisfait. Diriger une brigade est une responsabilité que je ne prends pas à la légère, il faut savoir jongler entre autorité et esprit de partage pour qu’il soit à son tour transmis au client. La première leçon, c’est d’aimer ses clients, de penser à leur bien-être et à toutes les étapes de production.

De nouveaux projets ?

Les deux années de bataille m’ont laissé un goût d’inachevé pour le FENCE. Je veux honorer les nombreuses personnes qui nous ont soutenu et leur offrir des moments et des rencontres inoubliables au restaurant. Plusieurs projets se dessinent et j’ai foi en leur réalisation. Je me vois entourée de femmes fortes, prêtes à donner ce qu’on a reçu de nos succès. Je ressens une sensibilité grandissante pour la protection de l’environnement… ma prochaine aventure.