Nawal Idrissi Khamlichi

« Les premières années de la vie sont une période capitale pour le développement psychique de l’enfant. »

Qu’est ce qui vous a donné envie d’exercer votre métier ?

J’ai toujours eu un penchant pour le domaine médical et ce, dès mon jeune âge. Pendant mon cursus, je voyais que la souffrance psychique était souvent banalisée face à la maladie physique et que la souffrance psychologique des enfants était la plupart du temps ignorée alors que la santé mentale est une composante essentielle de la santé humaine.
La petite enfance et l’adolescence sont des périodes où se jouent le devenir du sujet, la plupart des comportements à risque s’acquièrent pendant l’enfance et l’adolescence. Il est important de prendre au sérieux leur souffrance. C’est ce qui a nourri mon envie de me spécialiser en pédopsychiatrie.

Parlez-nous plus en détails de votre spécialisation

La pédopsychiatrie est une spécialité médicale qui s’occupe de toutes les pathologies psychologiques et relationnelles chez l’enfant depuis la périnatalité jusqu’à l’âge de l’adolescence.

Elle est à la croisée de plusieurs disciplines : la pédiatrie, la psychiatrie, la psychologie, la pédagogie, la génétique et la neurologie.

Le pédopsychiatre a plusieurs rôles :
-Evaluer les difficultés ou les troubles présents d’ordre psychique chez le bébé, l’enfant ou l’adolescent.
-Mettre en place une prise en charge thérapeutique adéquate en fonction du diagnostic posé et de la sévérité des troubles.
-Assurer le suivi médical et psychothérapeutique du patient avec souvent un accompagnement des parents et une guidance parentale.
-Assumer la coordination de l’équipe pluridisciplinaire et des différents acteurs impliqués dans le suivi et la prise en charge du jeune patient (pédiatre, médecin généraliste, ORL, neuropédiatre, généticien, orthophoniste, psychologue, psychomotricien, école…).

La pluridisciplinarité et le travail d’équipe restent au cœur de nos pratiques.
Il a à la fois un rôle curatif, préventif et éducatif en privilégiant autant que possible le dialogue et la communication entre parents, enfants et soignant tout en adhérant aux exigences de l’éthique ainsi que de la déontologie médicale.

Comment peut-on détecter qu’un enfant est en souffrance ?

Lorsqu’on identifie des changements chez l’enfant, dans ses activités de la vie quotidienne (ex : moins d’intérêt pour des activités qu’il aimait), une baisse brutale des résultats et performances scolaires ou un décrochage scolaire, un changement du comportement inhabituel (comme l’auto ou hétéroagressivité, l’instabilité motrice…), des changements d’humeur, une tristesse, des  troubles du sommeil, un changement des habitudes alimentaires, une fatigue inexpliquée, un isolement, moins d’interaction avec les pairs, des difficultés attentionnelles ou des anomalies dans le développement. Et que ces changements persistent et s’accentuent dans le temps. Les parents, enseignants ou toutes autres personnes autour de l’enfant doivent être attentifs à ces changements.

Vous êtes également Présidente de la Société Marocaine de Pédopsychiatrie et Professions Associées. Quelles sont ses actions ? Qu’en est-il en cette période de pandémie ?

La SMPPA est une société scientifique, à but non lucratif, qui a pour mission de promouvoir la santé mentale du bébé, de l’enfant et de l’adolescent, de favoriser la formation continue, de renforcer la collaboration et la coordination des différents professionnels autour de l’enfant et de développer les relations avec les sociétés, associations professionnelles ou organisations non gouvernementales, nationales et internationales, ayant le même objet, ainsi qu’avec les ministères et organismes institutionnels concernés. Elle organise des congrès nationaux annuels, des journées de sensibilisation et des formations pour les professionnels  autour de l’enfant et elle participe à différents congrès nationaux et internationaux. Elle assure aussi le plaidoyer pour la garantie au droit à la santé mentale du bébé, de l’enfant et de l’adolescent.

Pendant cette période de pandémie, un dispositif digital a été mis en place où les enfants, adolescents, parents et professionnels mis en situation de difficulté ou de détresse peuvent poser des questions.

Des plaidoyers ont été menés ainsi que des Webinaires scientifiques pour former et informer les professionnels autour de l’enfant et des Webinaires Grand Public pour sensibiliser les familles et la population.

Un comité national de veille pour le suivi de la santé des enfants lors de la pandémie a été institué par le Ministre de la santé. 4 pédopsychiatres et 1 psychologue, membres de la SMPPA, en font partie.

Quel genre de troubles est ce qu’un pédopsychiatre peut détecter chez l’enfant dès le plus jeune âge ?

Différents troubles peuvent être détectés, selon l’âge et le niveau de développement de l’enfant. Ça peut aller de symptômes légers à des troubles plus sévères.

Parmi les troubles, il y a les troubles du sommeil, les troubles du comportement alimentaire, les troubles psychosomatiques, la dépression, les troubles anxieux, les psychoses, les troubles neurodéveloppementaux tels que les troubles du spectre autistique, le trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité, les troubles spécifiques des apprentissages et la déficience intellectuelle.

Plus la détection de ces troubles est précoce, meilleur est le pronostic.

Est-ce qu’une future maman peut venir consulter pour préparer l’arrivée du bébé ?

L’événement de maternité est souvent très idéalisé, mais devenir parent n’est pas toujours facile.  

Certains parents qui sont dans un projet de la kafala, consultent pour être accompagnés et soutenus dans leur rôle de futurs parents.

Aussi dans les situations où des futures mamans vivent des évènements de vie difficiles pendant la grossesse ou acceptent mal la parentalité, elles s’adressent au pédopsychiatre pour une préparation et un accompagnement au devenir parent.

L’expérience qui a été acquise par les parents au cours de leur enfance auprès de leurs propres parents fonde la paternité et la maternité et est à l’origine de conduites éducatives transgénérationnelles. Il y a donc lieu, dans une aide à la construction de la parentalité, de rendre perceptible aux parents l’histoire et la nature de leurs relations avec leurs propres parents, de les aider à accéder à leur rôle de parents et de travailler sur les premiers liens parents enfant.

Les premières années de la vie sont une période capitale pour le développement psychique de l’enfant.

Qu’est-ce qui vous passionne dans le cerveau ?

C’est l’organe le plus malléable de tout l’organisme, il est le centre des émotions, des souvenirs, de la conscience et et de la pensée avec une forte capacité d’influence sur le corps.

Il a un potentiel infini, il commence à se développer dans la vie fœtale et continue à se nourrir tout au long de la vie selon les expériences que vit chacun.

Il y a tant de choses que l’on ne sait pas encore sur le cerveau.

Parlez-nous de vos engagements associatifs et vos actions de terrain

Au Maroc, il y a plusieurs associations dont l’offre est assez large et diversifiée qui font un travail remarquable pour l’enfant.

J’ai apporté ma modeste contribution en tant que bénévole dans des associations de secteurs différents oeuvrant dans le domaine de la protection des enfants en situation difficile, des associations de mères célibataires et des associations de la Kafala en organisant :
-Des formations et interventions auprès des éducateurs travaillant dans ces associations sur le dépistage et la prévention des signes de souffrance psychique des enfants.
-Des consultations pédopsychiatriques.
-Des journées de sensibilisation pour les parents et animation d’ateliers.

Un travail de collaboration avait aussi été mis en place avec l’Unité de Protection de l’Enfance dans la prise en charge psychiatrique des enfants victimes de violences.

Au niveau des écoles, plusieurs formations ont été organisées dans le cadre de la sensibilisation des enseignants, des parents et des éducateurs sur différents sujets concernant l’enfant et l’adolescent 

L’objectif est que chacun de nous puisse contribuer à améliorer l’équilibre et la promotion de la santé mentale des enfants qui sont l’avenir de demain.

Vous donnez également des cours à l’Université Internationale de Casablanca, qu’est-ce qui vous passionne dans l’enseignement ?

C’est l’envie de communiquer ma passion pour l’apprentissage de la pédopsychiatrie,  de transmettre mes connaissances et les valeurs essentielles telle que l’empathie, l’écoute et le respect du patient. Il y a aussi le désir de contribuer à la formation des professionnels de demain dans le but d’améliorer la qualité de prise en charge de l’enfant et de réduire la stigmatisation des maladies mentales.

Selon vous, qu’est-ce qu’on devrait retenir de l’année 2020 ?

Profiter du moment présent, chaque instant de notre existence est précieux.