Mounia Tagma

« Même enfant on comprend, sans les appeler ainsi, que les infrastructures de transport, de communication, de santé ne sont pas les mêmes. »

Qu’est ce qui a marqué votre enfance ?

Beaucoup de choses ! En premier lieu, les origines très différentes de mes familles paternelle et maternelle. Bien que tous deux Marocains, mes parents viennent de milieux très différents par la langue, par le mode de vie, mon père étant de la région d’Azrou dans le Moyen Atlas, et ma maman étant originaire de Ouazzane et de Rabat. Ça a constitué pour moi un apprentissage précoce de la diversité mais ça m’a aussi imposé une gymnastique : chez chacun il fallait respecter des règles et des codes qui n’étaient pas toujours les mêmes.
Ensuite, mon père étant diplomate de carrière, mon enfance a été façonnée par les différents pays dans lesquels nous avons vécu en Afrique et en Europe.

Quel a était votre parcours scolaire ?

J’ai commencé l’école primaire au Gabon, dans une école française. C’est à Ferney-Voltaire, une petite ville française limitrophe de la Suisse que j’ai passé le plus grand nombre d’années. Pendant sept ans, du CM2 à la Première, j’ai fréquenté l’école publique. Au lycée international de Ferney-Voltaire, les élèves venaient d’une cinquantaine de pays différents. Ils provenaient également de tous les milieux sociaux, leurs parents étant fonctionnaires internationaux, ouvriers, diplomates, ingénieurs au CERN (Conseil Européen pour la Recherche Nucléaire) ou encore petits commerçants.
Ma famille est retournée au Maroc juste avant l’année en Terminale, que j’ai faite au lycée Descartes à Rabat. Mon bac en poche, j’ai intégré l’Université Al Akhawayn d’Ifrane pour des études de commerce (Business Administration) et relations internationales.

A partir de quel moment et comment avez réalisé votre vocation ?

En grandissant dans des environnements très différents, je me posais beaucoup de questions. Même enfant on comprend, sans les appeler ainsi, que les infrastructures de transport, de communication, de santé ne sont pas les mêmes. Les pluies n’ont pas le même effet sur l’état des routes, les petits accidents ne nous mènent pas dans les mêmes hôpitaux, et s’il faut rester jouer à la maison dans certains pays, ailleurs les enfants ont accès à d’immenses espaces verts et de loisirs où chaque enfant peut aller.
En échangeant avec mon père, j’ai compris qu’il n’y avait pas de fatalité et qu’il était possible d’améliorer les conditions de vie des gens. Après Al Akhawayn, l’opportunité m’a été offerte de travailler sur le Rapport du Cinquantenaire qui a dressé le bilan du Maroc en matière de développement humain des cinquante années post-indépendance. Ce rapport a aussi proposé des perspectives sur vingt-cinq ans. Cette expérience a confirmé ma vocation. Je voulais travailler dans les politiques publiques et le développement.

Parlez-nous de votre 3ème cycle à Harvard

Ce troisième cycle, j’en ai rêvé. C’était un projet mûrement réfléchi. J’ai choisi de retourner sur les bancs de l’école pour des études en adéquation avec mon projet professionnel. Après Al Akhawayn et quelques années d’expérience professionnelle, je savais désormais ce que je voulais faire, mais il me fallait compléter ma formation, acquérir davantage d’outils pour y réussir.
Le Master en politiques publiques de la Harvard Kennedy School a été une expérience unique, sur le plan académique évidemment, mais aussi et surtout sur le plan humain. On y rencontre des gens des quatre coins de la planète qui veulent eux aussi changer le monde, ou au moins contribuer à l’améliorer. On y confronte nos idées, on y découvre celles des autres. C’est un apprentissage permanent qui ne se fait pas que dans les salles de classe.

Quelle place pour les enfants et la famille dans tout ça ?

Ma fille est née peu avant mon départ pour Boston. Reprendre ses études à l’étranger avec un enfant en bas âge peut paraître aventureux, et ça l’est dans une certaine mesure, mais avec de l’organisation et l’aide des amis et de la famille, c’est possible. Il n’y a jamais de moment idéal pour une femme : on est trop jeune et il faut privilégier sa carrière, ou on est prise par sa carrière et peu disponible pour la maternité. Ce n’est jamais facile et le bon moment est finalement celui que l’on se choisit.

Et votre retour au Maroc…

Aux Etats-Unis, dans le cadre d’un projet de fin d’études, j’ai découvert l’habitat, un sujet que je n’avais pas, jusque-là, envisagé comme un sujet de développement. J’ai compris alors le rôle essentiel que jouait le logement dans les conditions de vie des populations, son impact sur la santé, l’éducation, sur le tissu social et même sur l’environnement. De retour au Maroc, j’ai intégré une grande entreprise publique dont la mission est justement d’améliorer les conditions de logement en luttant contre l’habitat insalubre et en développant l’accès au logement abordable.

Pouvez-vous nous expliquer exactement en quoi consiste votre métier actuel, au sein de l’Affordable Housing Institute et en dehors ?

Ma mission de consultante en politiques de l’habitat consiste à accompagner tous les acteurs souhaitant améliorer l’accès au logement abordable, qu’ils soient une organisation internationale, un Gouvernement, un promoteur immobilier ou une ONG. Avant de proposer des leviers d’action, adaptés en fonction de la marge de manœuvre du client et de sa place dans l’écosystème de l’habitat, il est essentiel d’identifier les maillons faibles, tout ce qui fait que la production de logements abordables est insuffisante.
Les demandes des clients varient énormément et vont d’une stratégie nationale de l’habitat au développement d’un programme de logement locatif social, en passant par les outils de financement du logement, l’amélioration des conditions de l’auto-construction ou encore les montages de partenariats publics-privés.

Diriez-vous que vous êtes féministe ?

Absolument ! Et je le suis devenue à cause et grâce à mon père. Grâce à lui, car il m’a toujours encouragée à travailler et à être autonome, avant tout parce que j’étais une fille. C’était explicite dans son discours, il ne fallait pas dépendre d’un homme. Si je dis que c’est aussi « à cause de lui », c’est parce que mon féminisme s’est d’abord exprimé comme un rejet des inégalités de traitement basées sur le genre, dans la société de manière générale mais aussi à l’intérieur de ma propre famille où garçons et filles n’avaient pas les mêmes droits.

Quel est le dernier livre que vous avez lu et en quoi est ce qu’il vous marquée ?

Je viens de finir « le pays des autres » de Leïla Slimani. D’une certaine façon, les personnages qui vivent dans le pays des autres tout en étant, pour certains, chez eux, font écho à ma propre histoire.

Qu’est ce qui a changé pour vous depuis 2020 ?

Enormément de choses ont changé. Concrètement, les voyages, le temps passé à la maison, les interactions sociales. Plus fondamentalement, c’est ma manière d’envisager l’avenir. La crise sanitaire est un bouleversement pour tout le monde. Elle est également une opportunité à saisir, celle de mieux faire, mieux produire, mieux consommer. En somme, de mieux vivre.