Iman Meriem Benkirane

« l’éthique est la mère de l’esthétique »

Quelles sont vos origines ?

Je suis marocaine, de parents marocains

Quel a été votre parcours académique ?

J’ai effectué l’ensemble de mon parcours scolaire, depuis le CP jusqu’au Baccalauréat dans des écoles étatiques marocaines à Fès ; et tiens à leur rendre hommage pour la qualité de formation dont j’ai bénéficiée. Formation qui s’avérera par la suite, pour les disciplines scientifiques (mathématiques, physiques, chimie), extrêmement bonne.

A l’obtention de mon Bac, je voulais découvrir d’autres cieux et d’autres cultures.

Ayant été admise en Architecture dans une Ecole Belge, j’ai donc plié bagages et entamé ma formation à la Faculté d’Architecture et d’Urbanisme de l’Université de Mons.

J’ai pu y décrocher mon diplôme d’Architecte avec Grande Distinction en étant major de la promotion ; avec l’attribution du Prix ARIA (Atelier de Recherche et d’Innovation en Architecture) et la Bourse européenne PJDA (Bourse Léonardo de Vinci pour le Placement de Jeunes Diplômés en Architecture).

Avec cette bourse, qui aide les jeunes lauréats Architectes à intégrer des cabinets de renom, j’ai pu rejoindre le Cabinet A&E à Paris et entamer simultanément un DEA en Urbanisme. Suite à quoi, ma candidature en thèse de Doctorat Urbanisme et Aménagement du Territoire a été acceptée alors que j’avais intégré une OING traitant de l’habitat pour les plus démunis ; pour finalement soutenir mes travaux de recherche en 2005 auprès de l’Ecole Doctorale d’Economie et Gestion de l’Espace à l’IUP.

Cette même année, je suis rentrée au Maroc et plus précisément à l’Ecole Nationale d’Architecture de Rabat –ENA- où, tout en y travaillant, j’ai été retenue pour suivre une formation de Master APAT en Architecture du Paysage et Aménagement du Territoire mise en place par un consortium d’Universités Européennes et Canadiennes et financé par la Communauté Européenne.

Pourquoi être revenue au Maroc ?

Après autant d’année en Europe, je pense que je suis parvenue à trouver réponse à un certain nombre de questionnements que j’avais dans mon sac à dos au moment de mon départ ; et commençais à disposer d’un relatif recul pour mieux apprécier les différents environnements qu’il m’a été donné de connaitre.

Dans ce sens, j’ai mieux apprécié à sa juste valeur la qualité de vie de notre environnement marocain.

En disant cela, je ne fais pas particulièrement référence au cadre physique/bâti dans lequel nous évoluions ; mais plutôt à toutes ses dimensions humaines et immatérielles, autant culturelles que cultuelles, qu’il m’a été très difficile de retrouver ailleurs.

Je pense que c’est une distanciation et un recul qui m’ont permis de mieux prendre conscience du capital que nous, en tant que marocains, avons en termes de savoir, de savoir-faire et de savoir-vivre ; et de tous les possibles que ce capital offre.  

Qu’est-ce qui vous a séduite dans l’enseignement ?

Je crois qu’il s’agit d’une volonté latente qui a dû prendre naissance lors de mon parcours scolaire au Maroc ; pour ensuite se consolider progressivement durant ma formation en Europe.

Je pourrais décliner ma réponse en trois raisons principales ; bien que chacune d’elle mérite un développement plus cossu :

  • D’une part, tout le long de mes formations, j’ai pris le temps de mesurer à quel point la pédagogie et la didactique adoptées comme médian pouvaient impacter le rapport au contenu, à son appréhension, à son assimilation et par la suite à ce que nous en faisons ;
  • D’autre part, les paysages de nos villes, nos périphéries, nos villages et de façon plus globale, l’environnement physique dans lequel nous évoluons, sont bien évidement le fruit d’enchevêtrements de multiples intrants, facteurs et dimensions (techniques, humaines, législatives, …etc.) ; mais que les dimensions sensibles qui se rapportent aux spécificités régionales et locales étaient tout aussi fondamentales à maitriser que les autres facteurs.

Cette fondamentale nécessité devrait être cultivée tout le long de la formation pour, d’un côté, tendre vers les gestes les plus justes et les plus appropriés aux territoires d’intervention ; de l’autre, pour ouvrir la porte aux innovations et ingéniosités possibles et qui ne peuvent être envisageables que si l’esprit est formé au questionnement ; 

  • Et enfin, cette particularité du rapport à autrui qui s’établit via la transmission, l’échange et la recherche en continue ; et qui, en plus de répondre à nos valeurs premières « Iqrae », démontrent tous les jours des capacités de l’Homme en tant que vivant, et des potentialités et champs des possibles quand ces capacités sont mises au service de la connaissance et de son partage.

Est-ce que vous pouvez nous parler du Plan Paysager de la Région de Rabat Salé Zemmour Ezzaher ?

C’est un projet que notre équipe a remporté dans le cadre d’un appel d’offre ; et qui a porté sur la stratégie paysagère de la Région avec l’élaboration des Plans Verts des villes de Rabat, Salé, Skhirate et Témara.

Il s’agissait de chapeauter la première étude de son genre au Maroc depuis les Plans Paysagers de Prost.

Nous étions une équipe pluridisciplinaire et multi-nationalités ; et avons eu la chance de traiter avec des institutionnels, à commencer par l’Agence Urbaine en tant que maitre d’ouvrage, tout à fait ouverts et disposés à considérer des approches qui faisaient naitre le projet du site et depuis son ADN ; et non pas en tant qu’élément exogène selon la logique de greffe.

Ce projet nous a permis de sensibiliser au fait que les outils conventionnels de planification urbaine (approche matricielle) faisaient fi des potentialités locales et induisaient un lissage des identités à long terme ; alors qu’il était possible de puiser dans l’existant, le capitaliser et d’en faire un atout propre qui rend le lieu unique.

Vous avez réalisé pas mal d’autre plans verts par la suite …

Effectivement, il a été le premier d’une série de projet tel que le Plan Paysager de la Vallée d’Oued Boufekrane à Meknès et le Plan Paysager et le Plan Vert de la ville de Kénitra.

Ceci dit, le Plan Paysager de la Vallée d’Oued Boufekrane à Meknès est probablement l’un des projets que j’affectionne le plus.

Il a été le premier plan au Maroc à mettre en avant le concept d’Agriculture Urbaine en tant que composante à part entière de l’espace public urbain.

L’objectif en a été de capitaliser les exploitations agricoles, arboricoles et horticoles au cœur de la vallée qui traverse la ville et la coupe littéralement en deux, pour en faire un Parc Agricole Urbain, conçu et entretenu par les exploitants insitu ; avec, comme investissement majeur, la formation de ces derniers aux notions d’économie circulaire, de durabilité, de gestion raisonnée des ressources, de mobilité douce, …etc. 

Il s’agissait de donner naissance au projet à partir des composantes intrinsèques du site, valoriser son capital humain et raviver une mémoire spécifique de la ville qui autrefois était appelée la « Versailles du Maroc ».

Malheureusement, bien que livré depuis quelques années maintenant, le projet n’a toujours pas pu voir le jour.

Pouvez-vous nous parler du département que vous avez créé au sein de l’ENA ?

Il s’agit du Département « Ville, Territoire et Paysage ».

L’idée de création de ce Département est née de la suite de moult discussions pendant et après ma formation APAT avec le Directeur de l’ENA à ce moment-là, Mr El Montacir Bensaid,

Et il en ressortait justement la question des champs traitées à date par nos formations qui s’essoufflaient et montraient quelques limites dans la mesure où les dimensions sensibles et de spécificités locales y faisait défaut.

Donc ce Département est né pour enclencher une dialectique Ville-Territoire- Paysage via le prisme des spécificités locales.

L’objectif en était de requestionner les outils et méthodologies usuels qui donnent naissance à nos espaces de vie tels que nous les connaissons ; et d’expérimenter d’autres approches dites « inventives » pour appréhender la conception de nos environnements. Et c’est justement depuis ce Département que les projets dont j’ai parlés ont été dirigés.

Vous étiez partie vous installer à New York, lorsqu’on a vous demandé de prendre la direction de l’école Euromed d’Architecture et Design, qu’est-ce qui vous convaincue de dire oui ?

C’était en Juillet 2016 ; et ça faisait un peu plus de deux ans que j’assurais la Direction adjointe de l’ENA pour le volet pédagogique.

Je suis partie avec l’idée de prendre une année de pause que je dédirai à mes recherches ; et juste au moment d’embarquer, j’ai reçu cet appel pour me proposer de rejoindre l’UEMF Université EuroMed de Fès et mettre en place une école d’Architecture, de Design et d’Urbanisme.

Je n’y ai pas réfléchi à deux fois ; et dès mon retour fin Août, j’ai rejoint l’UEMF pour démarrer ma mission.

Aujourd’hui que la question m’est posée, je pense que les mots magiques ont été « nouvelle école ».  

Quel est le mode de fonctionnement de l’école d’archi et design d’Euromed et en quoi est-ce un avantage qu’elle soit située dans la ville de Fès ?

Dès que j’ai dit oui, un ensemble de mots clés fusait dans ma tête : Al Quarouiynine, Médina, artisans, patrimoine, … et bien d’autres.

En fait son mode de fonctionnement est indissociable de son lieu de création.

Nous avons la chance d’être situés dans une ville millénaire qui accueille la plus ancienne université au monde, qui est le plus grand espace piéton au monde et dont le cœur continue de battre depuis son émergence.

Donc l’EMADU a été conçue avec l’objectif d’interagir avec la Médina en tant qu’Ecole à ciel ouvert.

Nos enseignements sont dispensés en partie dans ses ruelles, riads, placettes, foundouqs et échopes.

Ce tissu patrimonial est une Ecole vivante à part entière. Pas seulement en termes de techniques de construction et paramètres de durabilité; mais également dans le sens où les logiques spatiales participent au façonnement du comportement de l’individu et de ses interactions avec l’autre ; en somme à une civilisation.

Et ce sont ces dimensions cachées que nous avons la chance d’expérimenter et d’étudier pour mieux comprendre comment espace et comportement peuvent se conjuguer pour participer à une intelligence collective et fertile.

Vous êtes en train de préparer la première édition de la Biennale Artisign, pouvez-vous nous donner plus de détails ?

Encore une fois, c’est une idée qui m’a été soufflée par la ville de Fès.

Il s’agit d’une Biennale Académique, dont l’ambition est de réunir ensemble artisans, apprentis, designers, étudiants et académiques pour requestionner les procédés, la matière et le produit.

C’est un évènement qui est en préparation depuis près d’un an et demi avec quelques-uns de nos partenaires tels que l’ENSAD à Paris, l’UNIFI à Florence, le CFQMA de Fès et la Fédération des artisans de Lalla Yeddouna.

L’objectif en est de participer à raviver l’artisanat, éminemment basé sur la culture orale et la perfection du geste, en le re-rapprochant du milieu académique qui est davantage orienté recherche et expérimentation.

Re-rapprochant, parce que je me dois de préciser que nos artisans d’antan occupaient aussi bien leurs ateliers que les « bancs » d’Al Quaraouiyine. 

Donc disons que c’est une humble tentative de réactivation d’un écosystème ancestral selon une version contemporaine.

Notre 1ère édition est prévue pour la fin Juin 2022 si les conditions sanitaires le permettent.

Quelle est votre vision de l’architecture et du design au Maroc ?

Je m’aventurerais à répondre à cette question en disant : « l’éthique est la mère de l’esthétique »