Hind Laidi

« L’humain n’est pas et ne peut pas être un ange ni un démon même s’il y investit toute son énergie ! »

Quelles sont vos origines ?

De culture arabe, originaire de la ville de Fès. Les familles de mes parents ont immigré dans la ville de Khénifra dans les années ’40.

Quelles études avez-vous poursuivies et pourquoi ce choix d’études ? 

L’esthétique était au centre des priorités de ma jeunesse. J’ai entamé des études de l’esthétique paramédicale et des techniques d’amincissement au collège international INFA à Casablanca. J’ai poursuivi ensuite mes études à Bruxelles dans le même domaine.

Comme je l’ai précédemment annoncé, l’apparence m’avait obnubilé durant mon adolescence. Le regard des autres me gênait et influençait mon jugement… Je me trouvais grosse et je pensais tout bêtement que les femmes minces étaient plus jolies (lol).

Quel est le souvenir le plus marquant de votre première nuit de distribution de repas aux sdf ?

L’émotion éprouvée lorsqu’un vieillard a pleuré en ouvrant la barquette de nourriture que je lui ai remis.

Pourtant 6 ans se sont écoulées entre votre première ronde et la création de Jood, que s’est-il passé ?

L’impensable ! Je ne pensais pas que la simple idée de distribuer quelques repas par semaine allait produire une déferlante de générosité dépassant mes propres capacités ! Je me sens parfois dépassée, j’avoue… Pour autant, l’énergie des Jooders et les attentes latentes des sans-abris me portent et, malgré la charge de travail immense, j’essaie d’avancer au jour le jour avec toute ma volonté.

Vous n’avez jamais été formée au travail social et aujourd’hui des universités européennes étudient votre modèle, comment expliquez-vous cela ?

La puissance du cœur est plus forte que toutes les formations du monde ! Ce n’est pas tant de savoir dont j’avais besoin en commençant mon action, mais de nourriture et de chaleur humaine. Ma volonté et ma détermination m’ont permis d’entamer mon travail, l’expérience du terrain était plus instructive que tous les apprentissages académiques. J’avais besoin de gérer chaque situation et chaque action en temps et en heure. J’ai essuyé une pléthore d’échecs et j’ai dû procéder à des réajustements continus. Six ans de labeur, de sueur et de rigueur pour aboutir au modèle de déploiement inédit qui existe aujourd’hui. 

C’est facile de relater les succès, mais indispensable d’observer ce qui se passe dans les coulisses.

Je suis convaincue aujourd’hui que le sans-abrisme est le résultat de drame individuel qui nécessite des traitements de proximité, au cas par cas. La mise en place d’un protocole commun ne le résoudra jamais… C’est le résultat de beaucoup d’amour, de compassion et de solidarité que d’extirper un sans-abri désespéré de la rue et le réinsérer dans la vie sociale. C’est un retour à l’humanisme.

Pourquoi vous faites cela ?

Je me suis souvent posée cette question et je ne sais toujours pas y répondre. J’aime le faire et je ressens le besoin de le faire.

Quel est le rôle des ladies dans l’aventure Jood ?

Jood ne serait pas née sans les Ladies, ce sont des femmes à la fois fortes et sensibles qui ont fait de cette action leur bataille et qui continuent de la soutenir par tous les moyens.

Pensez-vous qu’il y a des gens foncièrement bons et d’autres foncièrement mauvais ?

L’humain n’est pas et ne peut pas être un ange ni un démon même s’il y investit toute son énergie!

Un sage amérindien a raconté que dans chaque humain il y a deux loups qui se prêtent bataille, un blanc symbole de la bonté et un noir symbole de la méchanceté, on lui a demandé qui gagne? Il a répondu : « celui qu’on nourrit »

Dans ma logique et avec mes convictions spirituelles, je crois que nous sommes animés par l’âme et l’esprit à la fois, l’âme qui émane de Dieu, c’est l’amour, la gentillesse, le pardon, la tolérance, l’indulgence. Et l’esprit qui est notre moteur, qui nous incite à la colère, la jalousie, l’égoïsme et tout ce qui est mal. L’âme nourrit d’amour gagne toujours.

Beaucoup de personnes vous voient comme une sainte, vous considérez vous comme une Mère Térésa ?

PAS DU TOUT.

L’analogie me met pratiquement mal à l’aise, parce que j’aime la vie et j’en profite largement.

Je m’identifie plus à Coluche dans ses folies et délires.

Vous avez appris que vous avez un cancer à un stade avancé, comment avez-vous accusé la nouvelle ?

C’est le genre de nouvelle auquel on ne s’attend pas du tout…

Je me croyais même à l’abri de tout mal avec l’avalanche de prières que je collecte au quotidien. Mais je suis très croyante et j’accepte mon destin… Peut-être que j’arrive au bout de ma vie… Peut-être que c’est une épreuve qui doit m’acheminer vers un enseignement que j’ignore encore…

Quoi qu’il en soit, je m’estime chanceuse car je traverse cette épreuve dans les meilleures conditions possibles, ma famille et mes amis portent littéralement la maladie avec moi et font tout pour me soulager et me voir guérir… la somme d’amour qu’on me témoigne me comble et je suis reconnaissante de les avoir!

Quels sont vos projets ?

Je suis une personne qui adore planifier et se projeter. J’ai mis en place une tonne de projets pour Jood et pour ma vie. Dans mon état actuel, j’ai été conseillée d’être individualiste et de consacrer mon énergie à moi-même afin de maintenir mon immunité élevée le temps du traitement. Je m’exécute et j’avoue que l’exercice n’est pas facile…