Meriem El Hilali

Diplomate / Union pour la Méditerranée

“Aujourd’hui, le rôle d’un diplomate se veut axé sur les citoyens et non pas simplement sur les gouvernements et c’est ce qui anime mon travail au quotidien.”


Parlez-nous de votre enfance.

Je suis née à Meknès et 5 ans plus tard nous nous sommes installés avec ma famille à Salé puis Rabat ou j’ai étudié. Je suis la cadette de la famille entre deux frères. Née au carrefour de plusieurs cultures marocaines, je dois beaucoup à nombre de personnes de mes deux familles, maternelle et paternelle, qui m’ont toutes influencée. J’ai vécu dans la capitale ; mais depuis petite, mes séjours étaient fréquents entre la ville impériale de Moulay Ismaïl et ses plaines fertiles où blé, vigne et arbres fruitiers sont cultivés.

C’est dans ce mélange d’environnements où j’ai appris à connaître la diversité du Maroc. Mes grands-parents, chez qui je partais pendant les vacances, m’ont offert une bienveillance et une ouverture sur la culture profonde du Maroc, dans la ville comme dans le village, une culture contrastée et riche et que j’aspire à pouvoir transmettre à mon tour au fil du temps.

Je tiens aussi à citer mes parents qui furent les initiateurs passionnés et passionnants de vacances inoubliables à travers tout le Maroc en voiture, et j’ai souvent admiré le contraste surprenant entre mon père au tempérament conquistador et ma mère, une passionnée de lettres et d’histoire. Avec eux j’ai été douchée par mille rayons et éduquée très jeune à me lancer dans l’aventure et à garder le cap.

Quels changements avez-vous vécu lors de votre scolarité ?

La chance que j’ai eue, c’est d’avoir étudié dans des environnements très différents au Maroc et ensuite à l’étranger. J’ai d’abord suivi un enseignement primaire privé, puis dans l’école marocaine publique. J’y ai étudié jusqu’à l’âge de 15 ans. Un parcours scolaire qui m’a permis de fréquenter des établissements et des esprits d’école différents. La valeur attachée aux matières scolaires, aux langues d’enseignement, français ou arabe n’était pas semblable. J’ai pu apprendre les deux à pied d’égalité. Un autre changement était celui de la mixité à l’école. J’ai d’abord étudié dans une école mixte et ensuite dans un lycée public réservé aux filles. Même si je suis une défenseuse ardue de la mixité dans la vie en général, je trouve que passer par un collège/lycée de jeunes filles avait forgé en moi plus de discipline, m’a poussée à être plus rigoureuse, plus assidue. Ça m’a aussi fait découvrir le monde fascinant des femmes, moi qui ai toujours vécue entre deux frères à la maison.

Comment avez-vous vécu votre séjour d’études aux USA ?

Avant de fêter mes 16 ans je me suis envolée aux USA, pour étudier et vivre avec deux familles d’accueil américaines au Colorado. Une bourse a bouleversé mon parcours et m’a permis de passer à l’autre bout de la planète. Là encore, j’ai vécu un dépaysement, je dirai même un déracinement complet. Tous et toutes celles qui ont vécu l’expérience vous diront que c’est unique, étudier et vivre à l’étranger à cet âge change la vie.

Les diversités culturelles sont bien plus profondes que les différences de langage, d’apparence physique ou d’habitude personnelle. La différence des cultures m’a donné de nouveaux yeux. J’ai étudié dans un environnement totalement différent du mien, j’ai voyagé à travers les États-Unis, rencontré des gens de tout bord et effectué plus de 200 heures de bénévolat dans des hôpitaux, des lieux de culte et des associations locales.  Une année et quelques mois aux Etats Unis m’ont permis non seulement de découvrir une nouvelle culture, mais ce fut une véritable expérience de découvertes extérieures et intérieures de moi-même.

14 ans plus tard, je peux dire que ce parcours a clairement contribué à mon choix de carrière dans le domaine de la diplomatie et des affaires internationales et continuera à renforcer mon désir de lier mon pays aux sociétés à travers le monde.

Des States à Settat, comment avez vous vécu ce changement ?

De retour au Maroc j’ai commencé mes études supérieures à Settat en sciences de gestion et en commerce international. Je dois admettre que le choc du retour était réel au début. Entre States et Settat se sont deux planètes différentes ! Le choc culturel était difficile et à tous les niveaux, mais après je me suis vite adaptée au nouveau milieu. Encore mieux, j’en ai tiré le meilleur possible et mon passage par la région géographique et historique de la Chaouia était valorisant et très intéressant.

En voyageant j’ai appris à ne pas systématiquement porter un regard négatif sur l’endroit où j’arrive, à ne pas comparer l’incomparable et à apprécier chaque environnement à sa propre et juste valeur. Au lieu de plonger dans la nostalgie j’ai renoué contact avec mon pays et j’ai appris à le connaitre mieux. J’ai quitté le Maroc plus tard pour compléter mes études en Europe tout en étant convaincue de vouloir revenir au pays à chaque fois. Cela me permet aujourd’hui de mieux le servir.

Est-ce facile de faire une carrière de diplomate en étant jeune femme ?

Quand j’ai fait le choix d’une carrière diplomatique, je savais que cela n’allait pas être facile pour une jeune femme. J’ai rejoint les rangs du Ministère des Affaires Etrangères et de l’Académie diplomatique, ce qui m’a valu d’être impliquée en diplomatie et y jouer un rôle offi­ciel.

Avant, chercher des femmes dans la diplomatie marocaine paraissait incongru, on le voyait comme un métier d’homme, car une diplomate est naturellement appelée à bouger régulièrement au cours de sa carrière et à exercer à l’étranger, des fois dans des destinations difficiles et cela s’accompagne de nombreuses contraintes. Une femme diplomate se voit, parfois,  reprocher ses choix professionnels qui sacrifieraient une conception traditionnelle de la famille … Pourtant, les femmes sont naturellement fortes et douées dans les métiers de la diplomatie et des relations internationales.

Même en faible nombre, j’ai rencontré des femmes diplomates qui font un travail remarquable au sein de la diplomatie marocaine. À quel niveau de responsabilité ? Avec quelle influence dans la prise de décision ? Autant de questions posées … mon humble expérience jusqu’à présent, me pousse à dire que les choses évoluent dans le bon sens. Il s’agit certes d’un travail sur les mentalités, à commencer par les femmes elles-mêmes, à pouvoir se libérer plus, prendre goût au risque, être meneuses et briser les stéréotypes. Qu’elles ne s’autocensurent pas! La volonté d’intégrer des femmes compétentes dans la diplomatie marocaine existe car le pays en a besoin. J’espère pouvoir en convaincre d’autres comme moi, à se lancer dans cette carrière tout aussi fascinante que défiante.

Qu’est ce que l’Union pour la Méditerranée ?

L’Union pour la Méditerranée (UpM) est une organisation intergouvernementale basée à Barcelone et qui regroupe 43 pays sur la base d’une co-présidence paritaire entre les rives Sud et Nord de la mer Méditerranée. Le Maroc est un pays membre et fondateur de l’Union.

Son Secrétaire Général est l’Ambassadeur marocain Fathallah Sijilmassi. Un diplomate chevronné et visionnaire qui m’a lui aussi énormément marquée. Il use de toute sa diplomatie pour que l’action remplace le verbe et a toujours été, pour moi, un modèle de professionnalisme et de pragmatisme. Mon travail avec lui  m’a offert une proximité avec des personnes détentrices des secrets de notre métier, des diplomates de tout le pourtour méditerranéen passionnants et fort délicats.

Il s’agit d’une organisation multilatérale qui met en pratique à la fois la diplomatie politique, économique, scientifique, culturelle et sociale et qui traite des racines profondes des maux actuels, sérieux et malheureusement croissants dans notre région que sont les défis de l’emploi des jeunes, l’éducation, la santé et la justice pour n’en citer que quelques uns.

L’UpM incarne aujourd’hui la volonté de disposer d’un cadre de travail pour renforcer la coopération régionale en Méditerranée. Une volonté de mettre en avant un agenda positif pour la Méditerranée et pour sa jeunesse qui constitue le meilleur atout pour la stabilité et le développement dans la région.

En quoi consiste votre fonction dans l’Union ?

Hormis ma fonction de diplomate marocaine au sein de l’Union, qui est un travail de représentation et de suivi des dossiers entre autres politiques, je travaille et m’intéresse particulièrement aux questions de la jeunesse, de la femme, de la diaspora, des organisations non gouvernementales méditerranéennes, de toutes ces forces vives afin de les accompagner dans leurs programmes d’action à créer des alternatives nouvelles, à construire des ponts et à dynamiser l’échange entre les pays de la région méditerranéenne. Aujourd’hui, le rôle d’un diplomate se veut axé sur les citoyens et non pas simplement sur les gouvernements et c’est ce qui anime mon travail au quotidien. Ca permet de rester en phase avec les réalités du monde et de collaborer avec tous les acteurs de la société.

Je sais que beaucoup imaginent le diplomate buvant des cocktails dans des châteaux ou chancelleries avec vue imprenable sur la mer et cela dilue l’idée du vrai travail d’un diplomate. Ce n’est pas vrai. Cela fait 7 ans que j’exerce, au Maroc, en France ensuite à Barcelone et je peux dire que c’est un métier très prenant qui nécessite que la personne puisse suivre les évolutions politiques et économiques, et surtout être capable de traduire la politique étrangère de son pays en idées et actes visibles et concrets avec les citoyens du monde.

Quelles sont les femmes qui vous ont inspirée ?

A commencer par ma mère dont la persévérance et la ténacité m’ont toujours inspirée. Des qualités que peu de gens détiennent et qui, à mon sens, sont la clef de toute réussite. L’échec vient en grande partie de l’abandon, de la non persévérance.

Hilary Clinton m’a inspirée parmi tant d’autres jeunes femmes, dans le monde, qui se sont lancées dans la diplomatie. Le rêve américain est assez grand pour tout le monde, pour les jeunes femmes et hommes de toutes les nationalités et de toutes les religions. Encore une fois, c’est une femme qui n’a jamais abandonné et qui a pu briser le plafond de verre tout le long de son parcours. Pour l’anecdote, mes amis s’amusent à m’appeler “Hilali Clinton” au travail … une drôle de comparaison qui résume l’idée.

D’autres femmes comme Son Excellence Chrifa Lalla Joumala Alaoui, Ambassadeur du royaume à Washington ou encore Ambassadeur Assia Bensalah Alaoui une femme fascinante issue du monde académique et une diplomate chevronnée m’ont également marqué. Mes rencontres avec elles avaient stimulé mon intérêt pour la chose publique; et renforcé l’idée que dans une société aussi complexe que la nôtre, la délibération et la réflexion doivent être permanentes et ne peuvent être cantonnées aux conjonctures difficiles, que la jeunesse a le droit et la responsabilité de se lancer dans des voies tout aussi ambitieuses que contraignantes.

Toutes ces femmes et bien d’autres m’ont inspirée différemment, mais je crois profondément que chacun reste le fruit et le pilote de son propre parcours. Je pense vraiment qu’on est toujours inspirant pour quelqu’un et qu’on est toujours inspiré par quelqu’un d’autre. C’est pour cela que je dis souvent qu’il ne faut pas essayer de calquer son parcours sur celui d’un autre et de surtout ne pas se précipiter. Nous, jeunes d’aujourd’hui, avons plus de temps que l’on pense pour nous faire entendre dans un parcours. Ne pas se précipiter car dans le monde d’aujourd’hui, une personne peut avoir deux à trois carrières, ou même plus… donc beaucoup de temps pour choisir un sentier qui représente une expérience réelle, des pistes en terre battue. Cela comporte des risques; et prendre le risque crée toute la différence.

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